Les 8 phases de l’amour selon les séries

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Si Paris est la cité de l’amour, à la télévision, New York est le décor emblématique des histoires de dating&romance. Après l’apogée des comédies romantiques hollywoodiennes dans les années 1990, c’est le petit écran qui s’est approprié le genre. Les séries sont venues à la rescousse des amourettes de cinéma trop prédictibles en jouant à la fois sur la forme et sur le fond. Du point de vue de la forme, le découpage épisodique et le temps de latence entre les saisons permettent aux fictions télévisées d’explorer absolument tous les aspects des relations sentimentales et/ou sexuelles des héros. Par exemple, Friends, qui commence par un mariage avorté pour l’une et par un divorce contre son gré pour l’autre, réunit enfin Rachel (Jennifer Aniston) et Ross (David Schwimmer) après une attente aussi tantalisante que délicieuse. Une comédie romantique pour salles obscures est incapable de concurrencer un tel niveau de « suspense » sur la longueur, puisqu’elle se doit de livrer un happy end en quatre-vingt-dix minutes chrono, contrainte qui restreint la liberté de ton et constitue un terrain fertile à la propagation des stéréotypes. La deuxième révolution concerne le fond. La télévision s’étant toujours positionnée comme un média populaire qui s’invite dans le salon des spectateurs – et plus récemment dans le lit, via tablettes et smartphones – elle crée inévitablement un sentiment d’intimité. Certains épisodes font office de confidences sur l’oreiller. C’est encore plus vrai pour les séries qui se concentrent sur les problèmes, délicats par définition, de cul et de cœur. Ajoutez à cette intimité une certaine banalité et l’illusion de réalisme se trouve décuplée. En effet, la flexibilité du format décrite ci-dessus permet de consacrer des pans d’histoire entiers aux éléments les plus terre à terre de la vie sentimentale et de capter une communauté de fidèles qui apprécient l’honnêteté du propos. La journaliste Kathryn VanArendonk a identifié huit phases des relations de couple à la télévision : ces conventions remontent aux premières heures du petit écran et ont depuis été mises à mal, ridiculisées ou réinventées. Mais ces canons du genre nous sont familiers et constituent un excellent fil conducteur.

Vont-ils le faire  ?

Avant même qu’un couple ne se forme, la télévision a su parfaire l’art de la titillation : c’est la phase du will-they-won’t-they (« ils-vont-ou-ils-vont-pas »)… Pour les sériephiles, cette expression évoque immédiatement des souvenirs passionnés, car le will-they-won’t-they est l’un des mécanismes les plus usités de l’histoire de la télévision. Certains showrunners de rom-coms en abusent au point que, lorsque la relation est enfin consommée, les spectateurs se désinvestissent du reste de l’intrigue et « rompent » avec leur série fétiche. Une façon d’éviter ce « tue-l’amour » est de pousser le bouchon jusqu’aux limites du possible en n’apportant une résolution que dans l’épisode final. C’est le cas de How I Met Your Mother. La série nous conduit, au moyen de flash-back et de procédés narratifs non linéaires, jusqu’au moment de la rencontre entre le héros Ted et la mère de ses enfants, en passant par de longs détours consacrés à la vie de célibataire du jeune New-Yorkais (Josh Radnor). Cependant, la popularité de How I Met Your Mother s’explique aussi par le fait que la sitcom fait vibrer une corde générationnelle. Ted et ses amis sont l’incarnation d’une notion introduite par le professeur de psychologie Jeffrey Arnett juste avant que leurs aventures ne commencent à être diffusées : emerging adulthood. L’âge adulte émergeant, ou la post-adolescence, est la période entre la fin de l’adolescence et le milieu de la vingtaine qui, dans les pays développés, est caractérisée par une phase prolongée d’expérimentation dans les champs intellectuel, personnel et professionnel. Dans le cas de Ted, et pour le plus grand plaisir des fans, neuf saisons de faux-pas et d’actes manqués amoureux sont nécessaires avant qu’il ne se case avec la femme de sa vie.

Ils l’ont fait !

Une fois le couple formé, nous entrons dans la phase du OMG, they did !, ou comment l’entourage des héros s’adapte à un nouveau paradigme romantique. Lorsqu’un nouvel amant débarque, ou qu’un changement majeur modifie l’équation de groupe, un temps d’ajustement est nécessaire. C’est pour cette raison que dans Friends Monica et Chandler préfèrent initialement garder leur relation on the DL (on the down low, c’est-à-dire discrète, secrète). Paradoxalement, certaines séries mettent en scène des amitiés plus durables, plus solides et plus saines que les aléas du domaine sentimental. À cet égard, la série Will & Grace est remarquable. L’héroïne Grace (Debra Messing) est une trentenaire un peu paumée qui plante son fiancé le jour de son mariage car son meilleur ami Will (Eric McCormack) l’aide à réaliser qu’elle mérite mieux (S01E01). Au-delà de cette prémisse standard, la sitcom sort du lot de deux façons originales car l’amitié entre Will et Grace est le vrai cœur de la série. Leur relation est tellement fusionnelle qu’elle en est presque dysfonctionnelle : les deux amis sont confidents, colocataires, codépendants, et rares sont les petits amis qui viennent s’interposer entre eux. Petits amis pour Grace, comme pour Will, car ce dernier est gay. Et c’est là que le show prend un tournant semi-tragique : au fond, le spectateur assiste au déroulement d’une romance impossible entre deux âmes sœurs pour lesquelles l’attirance physique ne sera jamais réciproque.

Et maintenant  ?

Passons à la troisième phase de romance mise en scène dans les séries new-yorkaises. Elle peut se résumer ainsi : What now ? Une fois que le couple est formé et une fois que les amis ont digéré la nouvelle, le récit n’est plus porté par la même tension amoureuse. Les scénaristes doivent donc trouver un nouvel aphrodisiaque qui tiendra les spectateurs en haleine. À ce stade, les héros amoureux sont en pleine « lune de miel ». Si, dans la vraie vie, c’est un moment à savourer comme un bon bain moussant, à la télévision c’est un marécage où il est risqué de trop s’enliser. Certaines séries se réinventent avec succès, d’autres deviennent prisonnières de la routine. La série romantique Manhattan Love Story ne survit pas au-delà d’une saison. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Dana (Analeigh Tipton) et Peter (Jake McDorman) sont deux célibataires bien sous tout rapport présentés par une connaissance commune. Après un faux départ qui se veut charmant, leur relation démarre cahin-caha et, via des monologues intérieurs superposés à l’intrigue, le spectateur est convié à partager les interrogations et doutes de Dana et Peter. Comme il n’y a aucun vrai trouble à l’horizon, la série se concentre sur les rites de passage typiques du dating new-yorkais : la première nuit ensemble, la décision d’être « exclusifs », les fêtes de fin d’année en famille, etc. Malheureusement, ce n’est pas suffisant pour tenir sur la durée.

« Mais on avait rompu ! »

Sortez vos mouchoirs, il est temps d’examiner the breakup phase. Lorsque les audiences sont en berne, certains showrunners jouent la carte de la rupture. Mais séparer un couple qui fonctionne pour tenter de raviver la flamme de l’audimat risque d’aliéner le noyau dur des fans fidèles. En revanche, lorsque la séparation du couple vedette est amenée de façon cohérente et réaliste, c’est une avancée positive. Master of None, une rom-com 2.0 écrite par et pour les millennials qui apprécient de voir leur quotidien reflété sur les écrans, est l’une des plus belles réussites de la tendance des « comédies en théorie ». À la fois authentique, touchante et intelligente, la série d’Aziz Ansari et d’Alan Yang est une pépite qui, contrairement à son titre, touche à tout avec talent (l’expression péjorative jack of all trades, master of none signifie touche-à-tout, bon à rien). Même dans sa façon d’aborder le thème de la rupture. Il faut dire que le comédien de stand-up Aziz Ansari est un expert en la matière : en 2015, il publie avec le professeur Eric Klinenberg Modern Romance, un ouvrage de sociologie grand public qui contient un chapitre entier consacré à la rupture. Le plus intéressant est la façon dont la séparation des héros Dev (Aziz Ansari) et Rachel (Noël Wells) est amenée dans l’épisode 9 de la saison 1. Ce dernier est filmé comme une succession de réveils dans le « lit conjugal » qui montrent la dégradation de la relation au fil du temps (en un seul épisode, les semaines, mois et saisons passent). En plaçant côte à côte une accumulation de bonheurs et de frustrations du quotidien, la série nous présente une vision réaliste du dilemme auquel la génération actuelle est confrontée : comment être épanoui(e) en amour lorsqu’on a grandi dans une société qui encourage l’individualisme et l’accomplissement du soi au détriment du nous  ?

« C’est compliqué »

Passons à la phase sentimentale la plus épineuse, soit le love triangle, ou quand une histoire d’amour repose sur une dynamique à trois personnes alors qu’il n’y a de la place que pour deux (à ne pas confondre, bien sûr, avec le ménage à trois). The Mindy Project est la plus romantique des rom-coms nouvelle génération. Elle ne cache pas sa nostalgie envers les films cultes des années 1990, notamment ceux écrits et réalisés par l’impératrice du genre, Nora Ephron. Des images de Nuits blanches à Seattle (1992), Vous avez un mess@ge (1998) et Quand Harry rencontre Sally (1989) font l’ouverture de la série (S01E01). Cependant, Mindy Kaling, la star et showrunner qui regrette que « ces vingt dernières années le genre a été tellement dégradé qu’avouer son amour pour les comédies romantiques en revient à admettre une légère stupidité », modernise ces clichés. Le résultat est charmant et, au passage, la série met en scène le genre de relations interraciales trop rarement présentées sur les networks. Le personnage principal, Dr Mindy Lahiri, est une gynécologue-obstétricienne célibataire d’origine indienne qui, comme la vraie Mindy, cultive une passion éhontée pour ces films au message fleur bleue. Et, bien sûr, cette obsession met des bâtons dans les roues (du carrosse) de sa vie amoureuse. La série ne pouvait donc pas passer à côté d’une ficelle inévitable : le triangle amoureux. Au centre : notre héroïne. À gauche : le love interest principal du Mindy Project, Dr Danny Castellano (Chris Messina). À droite, le challenger : Dr Jody Kimball-Kinney (Garret Dillahunt). Le cadre : après un épisode qui se clôt sur un dérapage entre Mindy et Danny et un geste extravagant de Jody, Mindy doit faire son choix (S05E01). Dans une rom-com classique, la réaction habituelle serait de suivre son instinct et de privilégier le cœur face à la raison. Mais The Mindy Project est plus subtil et, après une course sous la pluie (évidemment), l’héroïne décide de prendre son destin en main – en solo. Comme l’explique le sociologue Eric Klinenberg, vivre seul n’est pas la même chose que vivre en solitaire. Dans son livre Going Solo, il explique : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un nombre élevé d’individus – de tous âges, en tout lieu et quelle que soit leur affiliation politique – ont décidé de vivre seuls. » Vivre en solo n’est plus l’apanage des veufs, des vieilles filles et des weirdos, c’est le privilège (car un choix coûteux) d’une population autonome, éduquée, en bonne santé et un tantinet imbue d’elle-même. Ces introvertis ont trouvé l’équilibre parfait entre la stimulation constante des centres urbains modernes et la solitude restauratrice de leur home sweet home. Et, de ce point de vue, New York est la ville idéale pour « vivre seul ensemble ».

Ils se marièrent et…

Entendez-vous le son de la marche nuptiale  ? Pour les spectateurs qui se laissent aller au shipping (expression dérivée de relationship qui décrit le coût temporel et émotionnel que certains fans zélés investissent dans le sort de leur couple TV préféré), la scène de mariage est la concrétisation de leurs fantasmes et le plus beau jour de leur vie (nous exagérons à peine). Nous pourrions donc revenir ici sur des unions télévisées new-yorkaises célèbres qui, malgré quelques embûches, respirent l’amour, la complicité et la joie. Mais ce serait trop facile. Le mariage étant souvent un virage périlleux à négocier, nous préférons insérer ici une petite mise en garde. Certains couples sont tellement préoccupés par la préparation du jour J qu’on observe un phénomène bien de notre époque qui affecte également les fans de rom-coms télévisées : le post-wedding blues. Ce sentiment de vide et de déprime subite, qui fait surface une fois l’excitation de la réception retombée, n’est pas à prendre à la légère. Et, comme nous ne voudrions pas être tenus pour responsables de ce mal qui touche de plus en plus de sériephiles fougueux, nous avons choisi de mentionner brièvement ici une sitcom qui, même si le thème du mariage y est central, ne contient aucune trace de dépression post-mariage. Ainsi, l’héroïne de Caroline in the City, une illustratrice talentueuse jouée par Lea Thompson, n’arrive pas à dire oui. Au cours de la série, elle est engagée non pas dans un, mais dans deux mariages qui tombent à l’eau. Difficile de faire pire.

… eurent beaucoup d’enfants…

Dès que la robe de mariée commence à sentir la naphtaline, c’est officiel, nous passons de la célébration du mariage aux véritables implications d’une union « jusqu’à ce que la mort nous sépare ». Les séries TV présentent deux types de quotidien matrimonial : d’un côté, les couples solides, typiques des sitcoms et drames familiaux, qui font office de toile de fond stable tandis que d’autres aspects de l’intrigue génèrent des péripéties ; de l’autre côté, les mariages condamnés à l’échec. Il existe aussi un juste milieu (plus rare) entre ces deux extrêmes : des couples qui tiennent la route, même si la chaussée est parsemée de nids-de-poule. Mad about You raconte l’histoire à la fois banale et fascinante de Paul et Jamie Buchman (Paul Reiser, aussi créateur de la fiction, et Helen Hunt), des premiers temps de leur mariage jusqu’à la naissance de leur fille et au-delà, dans leur appartement new-yorkais. Sous les apparences d’une sitcom inoffensive, la série a pour objectif le réalisme divertissant. « Mon but était de dépouiller les interactions de ce couple de toute forme d’artifice », explique le scénariste Larry Charles. On voit ainsi Paul et Jamie se disputer – puis finalement faire front – face à des problèmes parfois débattus en thérapie de couple tels que l’infertilité ou les difficultés de la maternité. L’actrice principale ajoute : « Paul a toujours affirmé qu’il voulait faire une série sur le moment où le couple quitte la fête et la porte se referme et c’est là que la vérité sort. » L’épisode « The Conversation » est littéralement la mise en pratique de ce concept : lors d’un plan-séquence de vingt minutes, les deux parents discutent derrière la porte de la chambre de leur enfant en attendant que celle-ci arrive à s’endormir par elle-même (S06E09).

… mais ne vécurent pas heureux jusqu’à la fin de leurs jours

Et nous voici arrivés à la phase finale qui, en réalité, est un recommencement : the new partner. Le nouveau départ amoureux survient en général après une mort, une séparation ou tout simplement parce qu’une série TV se satisfait rarement du statu quo. D’ailleurs, tout showrunner qui se respecte use et abuse du proverbe « malheureux en amour, heureux en audiences ». La série la plus sexy de ce chapitre est le récit d’une transition compliquée de l’ancien vers le nouveau partenaire. Le terme précis étant « adultère », puisque les quatre personnages principaux de ce programme torride forment deux couples mariés en déliquescence. Vous aurez bien sûr reconnu The Affair. Noah Solloway (Dominic West) a tout pour être heureux : un mariage avec son amour de jeunesse qu’il désire encore, quatre enfants plutôt bien élevés, il est un enseignant épanoui qui vient de publier un livre… Ce scénario est trop parfait pour durer et l’élément perturbateur se nomme Alison (Ruth Wilson). Ils se lancent à corps perdu dans une amourette estivale qui devient peu à peu une relation extra-maritale sérieuse. Pour traiter ce sujet banal d’après les statistiques sur l’infidélité (avouée) dans nos sociétés modernes, les créateurs de la série font preuve d’originalité. Ils optent pour une narration et un montage « à la Rashomon » (construction narrative et stylistique dans laquelle le même événement est interprété de façons différentes par plusieurs parties impliquées. L’expression dérive du film Rashomon d’Akira Kurosawa, NDLR) dans lesquels l’action est déroulée suivant le point de vue de Noah, puis celui d’Alison, ou vice versa. Par exemple, Alison, face A, est une mère en deuil vulnérable mais, face B, elle est en parfaite possession de ses moyens lorsqu’elle trompe son mari. De tableau en tableau, le spectateur est invité à repérer les changements subtils dans la mise en scène, l’éclairage, les répliques, les figurants en arrière-plan et même les vêtements de Noah et Alison. Cette mosaïque d’impressions empêche les catégorisations réductrices et le jugement moral tranché caractéristiques des séries américaines grand public.

Pour terminer, consacrons quelques lignes à Louie. Dans cette série créée, produite, écrite, réalisée et montée par lui-même, l’humoriste Louis C. K., depuis discrédité, met en scène son quotidien désabusé de quadra célibataire, père de deux filles dont il partage la garde avec son ex-femme. Après son divorce, Louis C. K. a acquis une vision de l’amour cynique mais hilarante. Comme beaucoup de New-Yorkais ayant atteint cette phase, le héros de la série tente de se trouver une nouvelle partenaire. Sa quête passe par quelques rendez-vous surréalistes, mais surtout des moments de communion avec Pamela (Pamela Adlon), une mère célibataire avec qui il développe une relation chaotique. Malgré un ton explicitement pessimiste, cet aperçu réaliste du dating & romance est plutôt rassurant. En effet, plus on s’éloigne du conte de fées qui a dominé les écrans de cinéma et de télévision pendant trop longtemps, plus on a de chances de trouver le bonheur. Alors, que demander de plus  ?

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